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Lettre non envoyée à Christian Delacampagne (Le Monde), le 30 novembre 1995 par Jean-François Chazerans

Publié le samedi 29 décembre 2007.


Cher Christian Delacampagne,

Si les philosophes "officiels" se sont manifestés ainsi à propos de l’affaire Heidegger (Le Monde daté de vendredi 1er décembre 1995) c’est le signe que vous avez appuyé sur un point sensible et qu’il doit y avoir quelque chose à "creuser" car les "philosophes" ne sont plus, actuellement, vraiment empressés à se remuer.

Donc pourquoi se sont-ils manifestés sur l’affaire Heidegger alors qu’ils n’ont pas trop tendance à se manifester sur d’autres sujets ?

C’est peut-être parce que Heidegger est considéré par les philosophes comme un philosophe, ainsi tout ce qui le concerne est philosophique. Ils ont sûrement raison la biographie d’un philosophe est quelque chose qui trompe rarement, il suffit de lire le livre de F. Pagès, le philosophe sort à 5 heures. Mais cela veut peut-être seulement dire que la misère du monde ne peut pas faire hurler un philosophe parce que cela ne concerne aucun philosophe. Je pense que la biographie est un moyen de "corroborer" des théories, de voir si le philosophe à vécu selon ses idées ou si sa vie à consisté à falsifier ce qu’il disait (faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais !). Chaque philosophie renvoie à une pratique un peu comme on parlait dans l’antiquité de la "vie socratique".

Si les philosophes officiels ont réagi si vivement c’est peut-être parce que ce qui est reproché à Heidegger renvoie à leur propre pratique, ils s’identifieraient en quelque sorte au philosophe "persécuté pour ses idées innovantes". Je me demande bien ce qu’ont fait les profs de philo en France durant l’occupation, ont-ils démissionné ? ont-ils continué comme si de rien n’était ? Je sais que certains ont résisté et sont tombés sous les balles ? Y a-t-il une étude sérieuse à ce sujet ?

En tout cas Heidegger a fait ce qu’ont fait certains professeurs de philosophie dans le passé et ce que font la plupart aujourd’hui, il a collaboré avec le pouvoir en place. Il est clair que c’est plus grave pour un philosophe de collaborer avec les nazis que de collaborer avec le pouvoir actuel en France mais la démarche est la même et, de critiquer les choix de Heidegger, conduit à remettre en question les philosophes "officiels" actuels.

C’est une grosse supercherie de mettre, comme l’a fait un "heideggerien", Socrate dans le même sac que Heidegger. Socrate n’a jamais, il semble, collaboré avec le pouvoir (Cf. J. Humbert, Socrate et le petits Socratiques). Ce qui était reproché à Socrate c’était au contraire de ne pas collaborer, d’être un adversaire systématique du régime établi.

Et même si on peut reprocher à Socrate d’avoir eu Critias comme ami et Alcibiade comme élève, il n’a pas collaboré à la tyrannie dans le sens de Heidegger. Il n’était pas comme ce dernier salarié du régime établi, mais surtout il n’a pas pris parti pour la tyrannie.

Il suffit de dire qu’Heidegger a failli à sa tâche de philosophe en n’étant qu’un clerc du régime établi et c’est là justement que son attitude rejoint celle des philosophes officiels actuels. C’est peut-être ici le point d’achoppement : peut-on faire de la philosophie en étant en même temps salarié de l’Etat ? Les philosophes officiels qui pensent qu’ils ne collaborent pas avec le pouvoir établi, devraient se rendre compte, comme M. Jourdain, qu’ils le font sans le savoir.


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